10 février 2026
L’imposture du libre arbitre
On remarque qu’aujourd’hui le libre arbitre de l’être humain n’est jamais contesté ou discuté et se trouve même revendiqué, car il apparaît plutôt valorisant, logique et naturel dans notre type de système économie fondé sur le libre marché. Il apparaît cependant que sa prétention résulte d’un conditionnement général depuis l’enfance en vue d’activer la machine économique, sa productivité.
Le libre arbitre, contraction de l’expression « libre arbitre de la volonté » désigne donc la faculté intérieure qu’aurait un individu de penser, choisir, agir librement, de manière autonome, indépendante, sans dépendre de prédispositions génétiques, d’influences et de causes extérieures ou intérieures imposées.
Le libre arbitre s’oppose dès lors au déterminisme qui se définit comme l’ensemble des causes et conditions nécessaires à la détermination d’un phénomène, chaque événement étant causé par des événements précédents.
On s’aperçoit à l’analyse que le déterminisme existe bel et bien dans tous les domaines : physiologique (santé, taille, poids, force physique qui conditionnent le type d’activité), biologique (facteurs qui influent le comportement et le caractère), psychologique (forces inconscientes qui échappent au contrôle de la raison), sociologique (comportements qui sont induits par la classe sociale, l’éducation, le genre), géographique (mode de vie qui est influencé par l’environnement physique d’une région).
Il faut donc tabler sur un déterminisme humain total où l’individu n’est pas maître de ses choix, ceux-ci étant uniquement le résultat d'une chaîne de causes et d'effets nécessaires.
Il est étonnant de constater qu’une majorité de personnes n’admet pas l’emprise déterminante de leurs facteurs génétiques et de l’environnement socioculturel dans la moindre de leurs activités.
L’être humain dépend de dispositions héritées qui se trouvent confrontées aux circonstances extérieures aléatoires. Ses choix étant toujours déterminés par des facteurs antérieurs ne laissant aucune place à une libre volonté indépendante, isolée de toutes influences non désirées.
On peut expliquer la conviction de bénéficier d’un libre arbitre par la marche frénétique aveuglante du système socio-économique capitaliste dans sa forme pratique de l’économie de marché fondé sur la liberté d’entreprendre sans contraintes.
On réalise que ce libre arbitre prétendu profite au fonctionnement adéquat du modèle capitaliste et à son économie de marché en permettant de responsabiliser et de culpabiliser chaque individu dans ses choix.
La qualité de vie et l’épanouissement personnel se trouvent sacrifiés au profit de la production, la rentabilité, l’enrichissement réduit pour l’essentiel à celui des détenteurs de capitaux.
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Claude Bernard (1813-1878) nous dit que le déterminisme est absolu dans toutes les sciences, postulant que si l'on connaît précisément l'état initial d'un système et toutes les lois qui le régissent, alors on peut prédire avec certitude son état futur. La croyance en ce principe est la condition sine qua non de toute science et de toute expérience scientifique. Il permet en effet de reproduire à volonté des phénomènes physiques méthodiquement dans l’expérimentation.
Lalande précise ce principe selon laquelle tous les événements de l'univers, et en particulier les actions humaines, sont liés d'une façon telle que les choses étant ce qu'elles sont à un moment quelconque du temps, il n'y ait pour chacun des moments antérieurs ou ultérieurs, qu'un état et un seul qui soit compatible avec le premier. Cette définition prétend donc que chaque situation à tout instant est la résultante inévitable de conditions et d’événements antérieurs. Elle signifie que le présent même le plus dramatique n’aurait pas pu être différent étant donné ses fondements dans le passé et les concours de circonstances.
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La croyance au libre arbitre est initiée par Aristote, reprise ensuite par Saint Augustin et Thomas d’Aquin pour élaborer la doctrine chrétienne, puisqu’ils instaurent le libre arbitre en principe fondamental, ce qui permet de culpabiliser l’homme et d’expliquer ses atrocités, l’existence du mal que Dieu ne peut pas avoir voulu. Il aurait créé l’homme libre de choisir, ce qui permet de le responsabiliser et de pouvoir désigner des coupables.
Ainsi, le mythe du péché originel rend l’Homme coupable parce qu’il aurait eu le choix de ne pas manger le fruit défendu, mais si on considère que l’Homme est déterminé, il n’est plus coupable de rien... Il faut donc bien prétexter de sa culpabilité pour pouvoir le punir alors qu’on devrait seulement le juger pour protéger la société de sa personnalité dangereuse qu’il n’a pas choisie.
L’illusion du libre arbitre laisse croire qu’on aurait pu agir autrement dans toutes les actions qui nous sont revenues défavorables, ce qui provoque frustration et amertume. Entre communautés de culture et de nations différentes, elle peut rendre haineux, être un agent majeur des conflits armés, etc. Sans libre arbitre on est forcément enclin à pardonner aux autres, une inclination prouvée médicalement moins douloureuse que celle qui reste habitée par la rancune et la haine.
La religion catholique comme beaucoup d’autres a fait du pardon une de ses instructions majeures sans doute pour adoucir les implications du libre arbitre qu’elle promeut, il est cependant plus difficile de pardonner en estimant qu’une personne a eu le choix de ses actes qu’en étant convaincu qu’elle ne l’a pas eu.
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L’adhésion au libre arbitre incite à admirer les gens qui réussissent selon les critères de la société (professions en vogue, entrepreneurs à succès, sportifs de haut niveau, artistes, etc.) et à mépriser les autres (chômeurs, migrants, laissés pour compte, inadaptés, dépressifs, etc.), elle fait croire à une différence de valeurs, incitant au manque de respect des personnes.
Si on analyse avec précision et objectivité le parcours des gens admirés et les éléments qui ont fait leur succès, on s’aperçoit qu’il n’est en rien dû à un mérite personnel, qu’il est juste le résultat d’une conjonction chanceuse entre des critères sociétaux et des qualités innées exploitées dans un environnement favorable à un moment donné.
Cautionner ce libre arbitre fondé sur la méritocratie permet de justifier des écarts extravagants de rémunérations avec des ratios de plus de 200 fois entre un PDG et le salarié le moins bien payé ! Si un talent particulier mérité d’être bien payé pour sa rareté, il ne peut certainement pas l’être dans ces proportions. En vérité seuls les métiers à risque vital mériteraient des suppléments importants (pompiers, policiers, sauveteurs, militaires, mineurs, bûcherons, couvreurs, éboueurs, etc.).
Le culte du libre arbitre alimente l’idée que chacun récolte ce qu’il mérite. Ceux qui échouent sont accusés d’avoir "mal choisi", ce qui déresponsabilise les structures économiques et politiques. Son discours occulte les contraintes réelles de nécessité de survivre, d’absence d’alternatives, de pressions sociales. On fait comme si tout le monde avait les mêmes marges de manœuvre, alors que certains sont structurellement désavantagés. En effet, si chacun est libre de son choix, chacun est responsable de sa situation, de ses conditions de travail difficiles. La flexibilité extrême se trouve justifiée.
La reconnaissance du déterminisme en tant que négation du libre arbitre bouleverserait l’organisation de la société, les jugements personnels, les états d’esprit, les santés morales, les comportements belliqueux, les visions du monde, donc toute l’évolution de l’humanité. Si le mérite est relativisé, l’orgueil et les envies de grandeur s’estompent et avec elle les prétentions à dominer, les pulsions de prédations, notamment des dictateurs.
La réfutation du libre arbitre remettrait en question la valeur morale prétendue du mérite, la notion de responsabilité personnelle, les dispositions de courage et de volonté.
L’acceptation du déterminisme humain, assimilé à un principe de vie naturel, serait une source d’apaisement intérieur, un moyen de parvenir à la tranquillité d’âme (l’ataraxie chez les épicuriens et stoïciens) ; car elle relativiserait toutes évaluations, allégerait les angoisses, les pressions, les culpabilités, les obsessions de réussite, sachant qu’il dépend beaucoup moins de nous de pouvoir parvenir à certains objectifs sachant que le courage et la volonté sont des questions de dispositions innées. On sous-estime sans doute ses retombées bénéfiques pour l’être humain et la société, car le nombre de gens frustrés, revanchards, agressifs, prétentieux, contrits, déprimés, etc. s’en trouverait amoindri.
Nous sommes conditionnés, formatés dès la naissance par notre hérédité qui règle la qualité de notre santé, nos particularités physiques et psychiques, soit une part innée déterminante qui constitue le fondement sur lequel se construira la part acquise au contact de notre environnement, une part non choisie (dite mésologique) tributaire du hasard, constituée du milieu social, de l’éducation, de la culture, etc.
La suggestion fréquente selon laquelle la personnalité de l’individu résulterait moitié de l’inné et moitié de l’acquis se révèle donc inexacte puisque l’acquis se fonde sur l’inné et en dépend entièrement. Cette neutralité de bon aloi profite aux partisans de l’indétermination.
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Arthur Schopenhauer (1788 - 1860) est un des rares philosophes qui a transmis assez clairement les implications du déterminisme notamment dans son Essai sur le libre arbitre. À l’homme ordinaire qui pense être libre parce qu’il peut faire ce qu’il veut, il rétorque que sa volonté n’est pas libre, car le caractère de l’homme est déterminé une fois pour toutes par son essence, possédant comme tous les autres êtres de la nature des qualités individuelles fixes et persistantes, qui déterminent nécessairement ses diverses réactions en présence des excitations extérieures. L’homme « veut » donc en fonction de ce qu’il est. Chaque action d’un homme est le produit nécessaire de son caractère et du motif entré en jeu. Ces deux facteurs étant donnés, l’action résulte inévitablement.
Baruch Spinoza (1632-1677) avait déjà constaté que les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent, qu’ils oublient de manière stupéfiante l’historique des raisons de leurs choix, de leurs décisions, de leurs volontés. La vraie liberté ne serait pas, selon lui, un libre arbitre, mais la connaissance des causes qui déterminent ses désirs et la capacité d’agir selon la nécessité de sa propre nature. Spinoza donne en fait une autre définition de la liberté qui correspond plus à une capacité d’autonomie de l’individu qu’à la liberté dans sa définition classique (possibilité d’agir sans contrainte sans nuire à autrui), ce qui porte à confusion. Appeler liberté « agir par la raison en accord avec la nécessité de sa nature » ressemble plus à une canalisation, une autonomie rationnelle permettant d’éviter de s’égarer sur des chemins illusoires tracés par les affects. Avec Spinoza, la liberté c’est vouloir ce qu’on peut réellement, mais comment savoir ce qu’on peut sinon dans la durée et la persévérance souvent inutile, douloureuse, illusoire.
Pour Emmanuel Kant (1724-1804) le libre arbitre est une autonomie morale, c’est obéir à une loi que la raison se donne à elle-même. Tous les êtres seraient également libres, car capable de se donner une loi morale universelle : agir uniquement d’après la maxime qui peut être érigée en loi universelle (mentir n’est pas moral, car si chacun mentait, le monde ne serait pas viable). Cette loi ne doit pas dépendre des aptitudes physiques ou sociales, mais d’une capacité rationnelle commune à tous. Une définition de la liberté encore plus discutable que celle de Spinoza, car il faut encore pouvoir définir le devoir moral, variable selon les cultures, les époques, les circonstances. Mais surtout on devine bien qu’estimer que chacun est capable de se donner une loi morale, d’avoir une capacité rationnelle commune est présomptueux. Il dénote un manque d’observation global de la nature humaine.
Pour Sigmund Freud (1856-1939) nos pensées et nos actes sont largement déterminés par des forces inconscientes (désirs refoulés, traumatismes, conflits psychiques). La liberté, au sens classique de « choisir indépendamment des causes » est une illusion produite par la conscience.
Il estime qu’en mettant en lumière les déterminismes inconscients par la psychanalyse on peut gagner une capacité accrue à orienter ses choix. La liberté est donc pour lui relative, intimement liée au travail de connaissance de soi. Freud ne tient pas compte des déterminismes biologiques et intellectuels ne semblant pas mettre en doute les niveaux de capacités à orienter ses choix, niveaux qui les fixent par avance, annihilant toute liberté.
Selon Jean-Paul Sartre (1905-1980) l’existence précède l’essence, parti que prend volontiers notre société actuelle au profit de son économie, puisqu’il est bien pratique pour elle que l’homme soit condamné à être libre, qu’il n’ait pas de nature et d’inconscient prédéterminés, qu’il doive inventer son existence quel que soit les conditions, le rendant responsable de ses choix, sans excuses possibles. Il est inouï de voir qu’un penseur de cet acabit puisse s’être fourvoyé à ce point et ait promu une telle théorie. Elle discrédite tout le reste de sa pensée, puisqu’elle révèle sa méconnaissance de la nature humaine qui est générée par des principes physiques et biologiques. L’être humain n’est pas un cerveau sur roulettes.
L’essence précède logiquement l’existence. C’est nié le factuel et la réalité que de prétendre le contraire, car on voit bien que la qualité de la santé (fatigue, fragilité émotionnelle, faiblesse musculaire, dépression, etc.), les caractéristiques physiques (taille, poids, apparence, etc.), les traits de caractères à prédispositions innées (introversion, empathie, égocentrisme, hypocrisie, jalousie, cupidité, timidité, hardiesse, etc.), les constitutions biologiques avec des propensions diverses (au sucre, à l’alcool, à la violence, etc.) ont une influence directe sur la manière de se comporter, de penser, d’agir, de choisir un métier, une compagne, un loisir, un sport, etc. donc de diriger les vies de manière déterminante.
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L’argument selon lequel l’éducation, l’instruction, la méditation, la thérapie pourraient modifier des tendances naturelles et les perspectives de vie qu’elles engendrent est illusoire, car cette transmutation nécessite un effort sur soi dommageable, une ténacité persistante, susceptible de provoquer stress, frustration, mal-être. On observe ce malaise chez les personnes au naturel à l’embonpoint qui essaient en vain de faire régime ; chez celles qui sont introverties et se voudraient extraverties, chez celles qui sont égoïstes et se voudraient altruistes, chez celles qui sont vaniteuses et se voudraient humbles, chez celles qui sont hypocrites et se voudraient franches, chez celles qui sont avaricieuses et se voudraient généreuses, etc. « Chassez le naturel, il revient au galop » dit le proverbe déjà prononcé par Horace, car l’effort pour le chasser doit être à ce point permanent qu’il s’avère toujours intenable à long terme.
Si des voies contre-nature sont empruntées, cela le sera au prix de perturbations psychiques importantes. Les dégâts liés à l’évolution dans ces voies dérivées dépendront bien sûr du niveau d’intensité et de persistance des tendances naturelles combattues.
On soulignera donc le caractère vain des pratiques et enseignement du développement personnel qui promet une transformation totale, le seul développement personnel possible étant d’essayer de prendre conscience de ses déterminismes si on en a la capacité pour tâcher de les exploiter, ce qui ne représente pas une liberté.
Pour pouvoir orienter sa vie à sa guise selon un « libre arbitre de la volonté », il faudrait déjà être en mesure de cibler ses tendances naturelles préjudiciables, être conscient de leur négativité. Croire qu’on peut transcender son conditionnement pour se recréer complètement est illusoire. Chacun peut constater que les traits de caractère de personnes qu’on connaît depuis trente ou quarante ans ne changent jamais, qu’il en va ainsi des délinquants à qui on demande sans succès de modifier leur comportement et qu’on est obligé de contraindre à l’enfermement. On pourra seulement constater une plus grande tempérance avec l’âge grâce à la modification de facteurs biologiques tels que les changements hormonaux (la baisse de testostérone et la régulation du cortisol), la chimie cérébrale (la baisse de la dopamine et équilibre de la sérotonine), la maturation neuronale (cortex préfrontal plus efficace) et la baisse générale d’énergie.
Si les neurosciences démontrent que la plasticité cérébrale permet au cerveau d’évoluer par de nouvelles expériences et apprentissages, encore faut-il être en position de les vivre, d’en avoir les moyens physiques, psychologiques, financiers, etc. Il faut admettre que cette évolution ne donnera pas la liberté d’atteindre n’importe quel but rêvé et qu’il faudra toujours composer avec un inné d’une certaine teneur et un acquis dépendant des circonstances. La qualité de notre volonté et de notre persévérance pour modifier ce qui nous a construits ne se commande pas.
Les personnes qui pensent que la volonté peut se prescrire à la même dose à tout le monde n’importe où, qu’un travaille sur soi est toujours possible pour atteindre un but, sont celles qui, sans s’en rendre compte, ont les qualités innées suffisantes pour se donner l’illusion d’avoir de la volonté, parce que celle-ci convient au domaine où elles peuvent l’exercer et qu’elle est en fait rendue possible par leur nature. Ces personnes se leurrent en généralisant leurs aptitudes, en estimant que chacun est doté de la capacité d’endurer des contraintes à long terme hors des dispositions suffisantes. On les rencontre souvent chez les enseignants qui croient sincèrement qu’il suffit d’avoir de la volonté pour réussir dans leur matière alors qu’eux-mêmes en seraient totalement dépourvus dans un autre domaine que le leur.
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On voit bien que le système socio-économique a besoin d’avoir des sujets qui ne se croient pas figés dans leur hérédité, persuadés d’être incapables d’entreprendre, d’exercer certains métiers ou fonctions dont il aurait besoin. Il préfère promouvoir l’adaptabilité, la possibilité d’évolution personnelle même génétique avec le nouveau domaine de l’épigénétique (particulièrement étudié à l’université californienne de San Diego jouxtant comme par hasard la Silicon Valley…), la méritocratie (l’accès à une position sociale élevée fondée sur le mérite), le courage, la compétition, le sacrifice pour la productivité, même si les individus ne sont pas doués pour le domaine dans lequel ils évoluent.
La situation la plus profitable pour le système économique est que ses sujets restent persuadés de leur adéquation avec leur activité même si on constate qu’elle provoque pression et stress permanents qu’ils tentent d’apaiser tant bien que mal par des dérivatifs divers (nicotine, alcool, médicament, etc.). On préfère qu’ils la poursuivent, même si elle suscite burn-outs, dépressions ou autres problèmes psychologiques qui les poussent à la consommation de psychotropes et de thérapies diverses.
Le modèle capitaliste avec son économie de marché insatiable préfère ne pas s’encombrer de la recherche fastidieuse et aléatoire de l’épanouissement personnel de chacun. Il cherche à éviter d’être tributaire des préférences, désirs, vocations et dès lors impose ses besoins à la catégorie la plus large de la population pour préférer avoir du personnel disponible, malléable et corvéable à merci. Mais la psyché de l’être humain n’est évidemment pas programmée pour assurer le bénéfice d’un système économique et n’a que faire des critères de rentabilité nécessaires à son fonctionnement.
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Il est étonnant de constater que la plupart des individus ne se soucient même pas de connaître leurs qualités naturelles alors que c’est au travers elles qu’ils pourraient le mieux s’épanouir donc trouver le bien-être en se rendant utiles à la collectivité.
La société ne prenant aucune mesure pour inciter ses membres à mieux se connaître et les aider à trouver leur juste place, on s’aperçoit qu’une majorité de ceux-ci exercent une profession toute une vie sans l’avoir choisie, poussés par des circonstances aléatoires, des opportunités financières, des obligations, etc. bref par le hasard. Le plus étonnant est qu’ils culpabilisent même de ne pas se trouver bien dans leur métier, persuadés par un libre arbitre prétendu que chacun doit s’adapter à sa tâche et pas l’inverse. La mise à la retraite devient dès lors un moment de grand désarroi, car après l’avoir longuement attendue, ils se retrouvent face à eux-mêmes, ignorant qui ils sont réellement.
On remarque que la véritable vocation des individus se révèle plutôt dans leur loisir ou leur façon de vivre. Un loisir qui pourra paraître futile, inutile, sans intérêt au regard des critères sociétaux, mais qui donne pourtant des indices sur la voie qu’il aurait fallu suivre à plein temps, même si elle n’est pas valorisante et valorisable dans la société.
Les organismes d’orientation scolaire et professionnelle ont une certaine utilité, mais restent insuffisants, car ils ne semblent pas en mesure de relever de manière précise les qualités naturelles des individus qui souvent n’en ont même pas conscience. Il s’agirait en effet d’analyser finement leur vie, leur caractère, la qualité de leur santé, leur goût, leur loisir, leur sport… pour les orienter de manière appropriée. Au vu des progrès techniques, il serait peut-être intéressant de proposer des tests ADN qui permettraient de repérer à titre indicatif certaines qualités innées notamment physiques et certaines prédispositions influençant la chimie du cerveau qui joue un rôle dans la sociabilité, la curiosité, la tolérance au stress. Des indications qui ne devraient bien sûr pas en faire des lignes de routes qui fixeraient un avenir tout tracé.
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L’épigénétique, qui étudie les modifications de l’expression des gènes - sans altérer la séquence ADN - voudrait balayer toute contestation du libre arbitre. On remarque que son effet potentiel sur l’espace d’une vie reste théorique, puisqu’il faudrait déjà être capable de cibler les caractères indésirables de notre personne et être déterminé à les combattre pour réduire l’expression des gènes concernés. Les moyens employés pour aboutir à modifier l’expression des gènes liés au comportement, à l’humeur, à la cognition, au stress, à la résilience, se limitent à des mesures alimentaires, l’exercice physique, la méditation et la thérapie. On devine bien que l’opération sera ardue pour transformer les gènes d’une personne autoritaire en personne conciliante, grincheuse en personne joviale, dissipée en personne studieuse, nerveuse en personne sereine, fragile en personne endurante, cupide en personne généreuse, etc.
Difficile à admettre évidemment pour la majorité des personnes, mais les pires criminels ne sont donc pas coupables sur le fond, ils ne sont pas libres de ne pas commettre leurs monstruosités. Il est évident qu’un pédophile n’a pas choisi sa sexualité, qu’un tueur en série est submergé par ses pulsions... La société devrait donc se contenter de juger de leur dangerosité pour s’en protéger le temps nécessaire et tâcher de soigner, reconditionner, rééduquer plutôt que de rendre justice en envisageant des peines purement punitives.
On peut donc rejoindre le déterminisme des stoïciens, du Baron D’Holbach, de Schopenhauer, Spinoza, Nietzsche, Leibniz, Marx… L’existence propre de l’être humain est déterminée si l’on considère qu’il réagira toujours aux circonstances en fonction de son caractère qui est congénital, un phénomène qu’on peut qualifier de destinée puisque, étant ce qu’on est, notre situation sera toujours ce qu’elle doit être en rapport à notre environnement.
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Si l’Homme prend conscience de son déterminisme, il peut y adhérer de façon active s’il en a les moyens, trouver plaisir à lui répondre du mieux qu’il peut, à l’accompagner, à l’intégrer, à optimiser sa portance comme le surfeur sur la vague. Une situation qui débouche sur un sentiment de liberté - mais qui ne reste qu’un sentiment - comme celui que ressent le surfeur qui évolue sur une vague dont il dépend totalement. Sa seule latitude étant, selon ses capacités, de jouer de ses contraintes ce qu’on ne peut pas décemment qualifier de liberté comme le prétend Spinoza. Car cette vague qui peut être jouissive, peut aussi devenir précaire et fatale sans qu’on ne puisse rien y faire...
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Il apparaît que le plus gratifiant est pour l’être humain de s’éduquer, d’apprendre, de faire expérience de son environnement dans la possibilité des moyens que son génotype lui aura donnés. Mais il n’aura aucun mérite à le faire ou démérite à ne pas le faire, puisqu’il ne sera pas ontologiquement responsable de sa maîtrise ou de son inaptitude, les qualités intellectuelles et les dispositions extérieures pour les exploiter ne se commandant pas, tout autant que l’envie, la volonté, la force morale ou psychologique d’apprendre. Il faut souligner que le niveau de valeur de ces qualités ne se commande pas plus et ne peut être forcé qu’au prix de grandes désillusions.
Notre vie s’écrit donc au jour le jour et même de seconde en seconde en fonction de notre hérédité et de l’évolution de notre milieu sans savoir où elle peut mener précisément, hors de portée même d’une entité supra-humaine qui détiendrait tous les paramètres puisque l’élan vital pousse la matière à se développer tous azimuts en se complexifiant à chaque instant sans direction précise. Son stade actuel le plus avancé à notre connaissance est le cerveau humain capable d’observer, d’admirer, de comprendre en partie ce développement.
L’élan vital d’Henri Bergson dans L’évolution créatrice est séduisant. Basé sur la force de domination et la créativité pour survivre et évoluer, le monde invente sans cesse, la créativité étant immanente à l’évolution. Mais contrairement à ce que dit Bergson, on peut penser qu’il ne va pas totalement à l’aventure, qu’il est poussé, piloté pour rechercher un développement et un épanouissement maximal qui évolue avec variations et échecs, mais sans but défini, donc sans issue finale nécessairement favorable même s’il recherche l’éclosion. Il peut, par exemple, aboutir à la destruction de l’humanité et donc du cerveau humain, considéré par nous-mêmes comme sa plus belle réalisation connue jusqu’à ce jour, mais pour élaborer aussitôt autre chose ; l’Homo sapiens et son cerveau n’étant qu’un amalgame de matière parmi d’autres à l’échelle de l’univers, un détail de son inventaire...
L’être humain comme les plantes et les arbres évoluent en fonction de leur capital génétique et d’un tropisme dépendant de la richesse du sol, de la situation, de l’exposition - variable dans le temps sous l’effet de changement climatique ou d’environnement, de pollution, etc. - qui vont faire leur spécificité individuelle. On peut présumer de leur état à maturité, mais non prévoir avec exactitude l’ampleur de leur ramure, la qualité de leurs fruits, etc. sauf à connaître tous les paramètres et accidents éventuels dans leur croissance (une maladie, une pollution de l’air ou du sol, un environnement plus ombragé, etc.) ce qui ne sera jamais à portée de l’être humain puisqu’il faudrait qu’il connaisse l’essence de la force primale qui a créé l’univers et tous les événements qu’elle va créer et qui vont s’entrecroiser : principe de la création.
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L’acceptation du déterminisme signifie que chacun à chaque instant est exactement là où il doit être, mais ne pourra jamais prévoir exactement où il arrivera. Il est donc inutile de geindre sur son sort ou celui des autres, de se lamenter sur des catastrophes, de s’angoisser, de regretter, mais aussi de juger les personnes, de leur en vouloir (par exemple, à ses parents pour ne pas avoir offert la meilleure éducation possible ou des opportunités suffisantes, etc.). Travailler jusqu’à la limite de ses moyens à sa meilleure évolution personnelle en toutes circonstances reste la seule voie à suivre. Il s’agit donc de ne pas chercher à faire mieux que les autres et de rentrer en compétition, mais à faire mieux qu’avant pour soi-même.
Le bien-être de notre présence au monde semble ne se ressentir que si nous avons l’illusion que c’est notre volonté, notre force, notre courage, notre perspicacité, notre mérite qui nous accomplit. C’est la volonté illusoire d’exploiter au maximum ses talents qui rend l’homme heureux parce qu’il a la conviction que son moi intime, comme détaché de son hérédité et de l’environnement sur lequel il s’est construit, est capable d’apprendre, d’avoir l’esprit critique, de se former, de s’informer, de raisonner, d’anticiper, de choisir, de projeter, de se souvenir, de s’améliorer sans en dépendre.
Tout laisse à penser que c’est la foi en notre liberté qui constitue notre principe moteur. On remarquera d’ailleurs que les régimes politiques et économiques qui ont tenté de l’étouffer ont toujours échoué. Cette imagination, cette tendance à croire en la maîtrise de nous-mêmes et à notre libre arbitre pourrait être une caractéristique de l’évolution qui nous a été donnée pour stimuler l’élan vital primal, la force de vie et sa recherche continue de développement tout azimut au mépris des dommages. La seule issue favorable pour l’humain est d’en prendre conscience et d’en tenir compte dans son évolution.
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Tout comme le libre arbitre, la liberté d’instruire n’existe pas. Les pays sous-développés ne choisissent pas d’instruire ou de ne pas instruire les enfants, s’ils ne les instruisent pas c’est parce qu’ils ne sont simplement pas dans les conditions pour les instruire et qu’ils ont d’autres priorités vitales. Toutes les civilisations tentent d’éduquer les jeunes cerveaux à leur meilleur profit parce que c’est un élan naturel, instinctif - une loi de la nature qu’on observe aussi chez tous les animaux - de transmettre ses connaissances et les bons usages, pour poursuivre l’évolution de l’espèce. Aucune société ne rechigne à l’instruction car elles ressentent son avantage à tous points de vue même si dans les formes elle est discutée.
Si le niveau d’instruction global de la population mondiale augmente sans cesse, c’est bien qu’il s’agit d’une loi naturelle que d’instruire et de s’instruire en fonction de ses possibilités. L’univers au travers sa matière, dont nous sommes faits, tend à une complexification croissance, répond à une nécessité, comme le confirment les astrophysiciens. Il est doté d’une forme de code génétique non encore démontré, tel l’ADN, qui a combiné les particules élémentaires d’une certaine manière jusqu’à créer la conscience humaine qui n’est qu’un rouage de l’évolution.
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La force vitale est réglée de manière à ce que les combinaisons atomiques, moléculaires et cellulaires s’épanouissent au mieux, trouvent une voie pour évoluer et éclore, que ce soit au niveau minéral, végétal ou animal entre les obstacles environnementaux interactionnels qu’il a lui-même créé.
Reste à savoir d’où vient cette force vitale et son réglage pour une évolution de la matière toujours plus complexifiée. Il faut admettre notre ignorance actuelle, ce qui n’a rien d’étonnant sachant qu’on ne sait rien de l’énergie sombre et de la matière noire qui constituent 95 % de la densité d’énergie de l’univers (68,3% pour l’énergie sombre et 26,8 % pour la matière noire). Cette ignorance n’implique pas forcément la présence d’un Dieu Grand Architecte, fâcheuse tendance de l’humain a dissipé son hébétude en attribuant à Dieu ce qui le dépasse.
Si et seulement si, les capacités personnelles et les conditions environnementales le permettent, l’illusion d’une certaine liberté de conscience résidera dans la volonté ou non de répondre à ce principe de chercher à devenir soi-même, d’exploiter au mieux ses qualités en connaissant ses limites (pour ne pas s’égarer), ce qui implique, sans en être maître, un apprentissage de soi en rapport au monde pouvant prendre toute une vie.
Cette liberté d’action - non choisie - dans le cadre de nos limites et des circonstances environnementales nous met naturellement en phase avec l’évolution du milieu au point de nous laisser croire que les hasards sont favorables à notre éclosion et à notre bonheur d’être au monde.
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Les sceptiques à l’égard du déterminisme voudraient garder l’illusion de conserver au moins une liberté d’action dans les limites de leurs aptitudes innées, des limites qui impliqueraient déjà la prise de conscience de ne pas pouvoir réaliser tous ses rêves. Mais ils tendent à négliger que le niveau précis de leurs aptitudes ne peut être choisi non plus, l’évaluant souvent plus élevé qu’il ne l’est, le croyant perfectible sans fin par l’effort. Ce niveau d’aptitude inné reste pourtant indépassable sauf au prix de dégâts psychologiques et physiologiques que le système économique libéral refuse de prendre en compte.
On s’aperçoit qu’une majorité de la population ne se pose jamais la question de ses déterminismes, des ses inaptitudes innées pour des activités qu’on lui impose, se trouvant dès lors téléguidée en souffrance par le système socioéconomique.
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Le déterminisme de notre vie apparaît donc entier, mais il est plus facile de laisser croire au libre arbitre, à la capacité de l’être humain à se réinventer, à pouvoir exploiter sa prétendue liberté, à être indépendant de son hérédité et de son environnement, sans quoi il risquerait de se trouver démotivé et désenchanté d’être au monde.
L’être humain devrait pourtant être capable de surmonter cette désillusion. Le déterminisme reconnu serait en effet d’un grand bénéfice pour l’épanouissement de chacun et le développement plus harmonieux de l’humanité.
Essai sur le libre arbitre, Alain Zenthner