"Il faut que la peinture serve à autre chose qu'à la peinture", Henri Matisse.
Alain Zenthner
7 février 2021


"De l’État-providence à la mort du libéralisme"

On mesure vraiment en ces temps de pandémie l’importance cruciale de l’État-providence que tous les indépendants, toutes les petites et grandes entreprises sollicitent aujourd’hui avec insistance sinon âpreté pour obtenir son aide financière, parfois même revendiquée telle un dû, pour assurer leur survie. Cet « État-providence » est pourtant habituellement conspué par le libéralisme qui se plaît à profiter de cette appellation pernicieuse pour suggérer un État trop permissif, trop secourable, coupable d’assistanat. Les circonstances qui démontrent son rôle vital sont peut-être l’occasion de le réinterpréter en « État-social » (comme en Suisse) ou mieux encore en « État du bien-être » (Welfare state s’opposant au Warfare state - état de guerre – de l’Allemagne nazie) pour retourner l’insinuation.

Cette pandémie permet donc de constater l’invalidité du libéralisme économique, rien de moins, puisqu’il prône la libre concurrence, le laisser faire, la déréglementation et la non-intervention de l’État en se fondant sur le fameux principe de la main invisible d’Adam Smith (1723-1790) selon lequel les actions individuelles des acteurs économiques, guidés par leur seul intérêt personnel, contribuent à la richesse et au bien commun. Il suppose donc un ordre économique naturel dans le libre jeu des initiatives individuelles niant un rôle régulateur nécessaire de l’État dans la redistribution des richesses pour assurer la cohésion de la société. On imagine où on en serait aujourd’hui s’il ne fallait compter que sur le marché pour aider les gens en difficulté !

Le libéralisme politique cherche à limiter le rôle légitime de l’État à la protection des libertés individuelles en assurant les fonctions régaliennes de police, de justice et de défense, tout en insistant sur la liberté de conscience, d’expression et la séparation des pouvoirs. Une doctrine susceptible de rallier de nombreux partisans dans cette formulation, on peut en effet se demander qui la contesterait sinon les dictateurs… En signalant tout de même que placer l’ordre public au service des libertés individuelles amènent les autorités libérales à réprimer le désordre plutôt qu’à le prévenir ce qui oblige à emprunter des méthodes dictatoriales combattues théoriquement.

Le libéralisme prône le droit naturel (prenant en compte la nature de l’Homme : liberté, sécurité, droit de propriété) contre le droit positif (édicté par l’État), il considère que la société doit être le résultat des volontés et intérêts de chacun sans qu’aucune autorité ne puisse imposer un ordre social par la force. Il appelle à libérer de toutes contraintes l’épanouissement de l’activité humaine ce qui est louable lorsqu’elle est passionnelle et intègre mais l’est moins lorsqu’il motive toutes conduites orientées par le gain, réduisant toutes les valeurs à la seule valeur marchande avec les dérives que l’on connaît : spéculation, évasion fiscale, abus de biens sociaux, détournement, corruption.

Se déterminer libéral ne peut pas aller sans accepter les dispositions économiques que le libéralisme promeut et sans situer son niveau exact de tolérance de l’intervention de l’État, un niveau qu’on remarque très variable selon les circonstances favorables ou non et qui apparaît dès lors hypocrite, opportuniste, égoïste, générant une manière immorale de gouverner.

Le libéral réclame une protection sociale la plus mince possible pour les autres quand tout va bien pour lui mais la revendique avec véhémence quand ça va mal en déplaçant simplement son curseur sur l’échelle d’acceptation de l’intervention de l’État. On a déjà pu le constater en 2008 lorsqu’il s’est agi de renflouer les banques. En somme, la politique du libéral est de privatiser les bénéfices mais de mutualiser les déficits.

Le libéralisme docilement ajustable est donc assez pratique pour entrée dans les majorités gouvernementales, tout en pouvant se permettre une attitude intransigeante et hautaine au nom de sa défense des droits individuels qui lui donnerait l’autorisation de diaboliser ses adversaires catalogués illico de fascistes, communistes ou populistes. Pour ajouter à la confusion de sa portée, notons que le libéralisme outre-Atlantique (aux États-Unis et au Canada) a les visées inverses du libéralisme européen puisqu’il est favorable à l’intervention étatique, associé aux mesures de l’État-providence du programme du New Deal (politique pour lutter contre les effets de la grande dépression) du président démocrate Franklin Roosevelt.

La définition du néolibéralisme ou ultralibéralisme est bafouillée par les libéraux qui vont jusqu’à dénier l’appellation (qui ne serait propre qu’à leurs contradicteurs) et qui font semblant de ne pas comprendre qu’on puisse qualifier l’Europe de néolibérale. Le néolibéralisme qualifie en effet la politique économique menée depuis la fin des années 1970 dans le monde anglo-saxon au profit du capital (par Margaret Thatcher et Ronald Reagan), étendue à toute l’Europe dans les années 90 et qui se caractérise par la recherche de suppression de l’État-providence (de ses fonctions sociales au bénéfice du citoyen), par la dérégulation des marchés, la disparition du service public au profit du privé, l'allégement fiscal des entreprises mais pas du citoyen, la flexibilité du travail, la stagnation des salaires et des retraites, l’allongement des carrières, la diminution des cotisations sociales, la réduction des dépenses publiques et de la souveraineté des États au mépris de la majoration des inégalités sociales et de la croissance des pays en développement.

Pour Pierre Bourdieu, le néolibéralisme tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales. C’est un programme de destruction méthodique de toutes les structures capables de faire obstacle à la logique du marché pur, des collectifs de défense des droits des travailleurs, des syndicats, des associations, des coopératives et même des familles.

L’obsolescence du libéralisme économique n’implique pas pour autant l’instauration d’une économie étatique planifiée (comme dans le régime de l’ex-URSS) car celle-là bride l’initiative personnelle, la création inattendue en étouffant donc l’épanouissement personnel, de plus elle mine le fonctionnement du marché en raison du mécanisme des prix (dépendant de l’offre et la demande) que l’État est obligé de présupposer.

Un système économique valide doit viser la cohésion de la société en évitant de mettre ses citoyens en difficulté, en les préservant des aléas, en leur assurant une vie décente. La liberté d’entreprendre doit être encouragée et facilitée mais régulée quand elle empiète sur celle des autres et devient nuisible au bien commun, car on sait la nature humaine égoïste et prédatrice susceptible de verser constamment dans la malversation à son profit. Revendiquer les libertés individuelles et d’action signifie trop souvent revendiquer le droit de se permettre des malhonnêtetés même si on parvient à les faire entrer dans le cadre de la loi. Une police entrepreneuriale est donc malheureusement à mettre sur pied pour travailler en coopération avec une police fiscale.

Il faut donc en finir avec « le laisser faire » ou déréglementation qui dit bien ce qu’elle veut dire (qui permet d’agir hors toute réglementation), interdire la spéculation (opérations d’achat et de vente de titres financiers) qui est un vol organisé sur le dos de l’économie réelle (à noter que l’usure a été interdite jusqu’en 1885 par la religion catholique qui en percevait l’immoralité), ne plus permettre le jeu pernicieux des milliardaires dans les paradis fiscaux, inscrire « l’État du bien-être » (et non « l’État-providence ») dans nos institutions c'est-à-dire doter l’État de larges compétences réglementaires en vue d’assurer un minimum de fonctions sociales au bénéfice de ses citoyens pour créer une véritable Europe sociale qui donnerait l’exemple.

Les appels à l’aide, tout azimut, adressés à « l’État-providence » devraient être l’occasion de réaliser l’hypocrisie des politiques néolibérales, de restaurer l’honnêteté du système économique, de prendre conscience que les fonctions régaliennes de police, de justice et de défense susceptibles d’instaurer les bonnes conditions du commerce doivent d’abord s’exercer sur la manière de le gérer.


24 janvier 2021


"À propos d’opinion"

On connaît l’importance de l’opinion personnelle et de « l’opinion publique » qui commande nos actions, nos comportements et modes de vie à l’échelle d’une personne, d’une communauté, d’un pays, d’un continent ou même plusieurs (ce qu’on appelle l’Occident par exemple).

La manière de penser, le jugement qu'une personne porte sur un sujet ou un ensemble de sujets dépend de son caractère (inné), de son vécu personnel, de son milieu, de la façon de s’informer (de la variété et de la qualité de son information). On devrait s’attendre logiquement à ce que chacun aspire à ce que son jugement soit le plus juste possible, s’approche au plus près de la vérité, pour le meilleur bénéfice du bien commun.

Il est clair que les êtres humains naissent avec des sensibilités, des prédispositions à l’empathie et aux relations sociales différentes. Le milieu d’évolution notamment familiale conforte, atténue ou dévoie ces caractères innés. L’éducation et l’enseignement devraient idéalement développer l’exercice du bons sens, du raisonnement logique, de la confrontation des opinions divergentes, le souci de la recherche d’informations la plus variée et l’évaluation des conséquences de ses arguments. Tout cela dans le but (parfois perdu de vue) d’acquérir une faculté de juger objective la plus profitable à l’intérêt général.

On s’aperçoit malheureusement qu’une grande majorité d’individus même des plus instruits ont des opinions et jugements orientés immuables. Ceux-là (parmi lesquels on trouve beaucoup de journalistes censés pourtant exposer les faits sans orienter l’opinion) n’ont pas pu corriger leurs tendances naturelles ou acquises dans un embrigadement qui les amène à penser et à s’exprimer toujours avec des œillères, comme obnubilés par la même idée, révélant « une tête bien pleine mais mal faite » (déjà constaté par Rabelais).

L’inconvénient de ces partis pris notamment chez les intellectuels médiatisés, intervenants, débatteurs, etc. est qu’on connaît à l’avance l’orientation générale de leur discours et qu’on sait ce qu’ils vont dire précisément sur certains sujets, car ils sont affectés d’un biais de pensée, d’un tropisme. On devine qu’ils ne reconnaîtront jamais comme profitable à l’intérêt commun une idée ou une action provenant du camp auquel ils sont opposés par principe.

Pour illustrer une origine parmi d’autres de ce biais de pensée, je prendrais l’exemple d’un collègue qui avait une culture encyclopédique et pouvait parler pendant des heures sans discontinuer sur presque tous les sujets mais en ramenant toujours son discours aux mêmes obsessions n’engageant pas à prendre en compte son opinion. Il avait une connaissance pointue de l’histoire de l’URSS (en particulier du stalinisme) et de l’Allemagne (en particulier du national-socialisme)… J’ai cherché longtemps à savoir d’où lui venait cette admiration pour les régimes totalitaires jusqu’à ce qu’il me parle un jour de son enfance et de son éducation très stricte dispensée par un père gendarme de profession… Ce collègue était aussi un artiste peintre-dessinateur qui réalisait de manière rigoureuse et patiente des œuvres hyperréalistes, l’abstraction étant pour lui une dégénérescence de l’art pictural… Son idéologie conditionnait jusqu’à son travail créatif. J’ai appris plus tard qu’il mettait aussi ses talents de caricaturiste (anonyme) au service d’un journal d’extrême-droite...

Un bonne part de la qualité de son opinion ou jugement dépend aussi de la richesse et de la variété de son information. Idéalement, il faudrait avoir vécu toutes les situations en rapport au sujet sur lequel on veut se faire une opinion : avoir été SDF, migrant, musulman, ouvrier en usine, infirmière en période de Covid, ministre, haut fonctionnaire, chef d’entreprise, patron de multinationale, dirigeant d’une grande banque, etc. Comme il n’est pas possible d’avoir autant de vies, il est primordial de s’informer au mieux en se renseignant auprès des gens concernés (mais pas seulement pour ne pas s’en tenir qu’à des points de vue ponctuels), par les livres, les médias les plus variés (non systématiquement orientés), par internet, etc. tout en prenant soin de recouper toujours ses informations (règle d’or du journalisme).

Le niveau de motivation, de curiosité et de résolution déterminera donc la qualité de l’information. Ainsi après avoir lu un article, un livre ou écouté une interview clairement engagé, il est nécessaire de chercher systématiquement le contrepoids d’une orientation opposée avant de prononcer son jugement. Ainsi si on s’en tient à la lecture des livres de Douglas Murray (notamment L’étrange suicide de l’Europe, 2018), on finira assez vite par voter Le Pen si on ne cherche pas à la contrebalancer d’un point de vue contradictoire (par exemple par celle de Pourquoi l’immigration ? de Jean-Michel Lafleur et Abdeslam Marfouk, 2020).

Il y a démonstration sur les réseaux sociaux que les personnes qui réagissent avec le plus de virulence et de malveillance aux événements de toute nature le font sans connaître leurs circonstances exactes, sans s’être suffisamment informées, sans avoir fait un travail de recherche. Elles se laissent emportées par leur impulsivité, sinon leur instinct primaire, en émettant un jugement sans valeur qui révèle surtout une grande frustration et un épanouissement personnel raté.

La critique de la partialité idéologique de certains médias et intervenants n’a pas pour but d’encourager la neutralité mais un jugement plus impartial. Elle cherche aussi à épargner au lecteur ou à l’auditeur le sentiment de ne rien apprendre puisqu’on devine les positions qui vont être prises, amenant lassitude sinon exaspération. Contester sévèrement certaines situations ne signifient pas qu’on soit forcément partisan, sectateur, zélateur… si on les a analysées et étudiées en dehors de toute influence idéologique. L’objectivité n’implique pas la neutralité. La mise en forme de notre opinion devrait se calquer sur celle du jugement rendu en justice par des juges intègres. L’allégorie de la justice a les yeux bandés en signe d’impartialité, la balance dans une main et un glaive dans l’autre pour trancher. Les faits sont jugés rationnellement mais avec à la clé une sanction qui peut avoir l’effet d’une prise de parti, mais l’effet seulement.

On pourrait aussi se souvenir des principes de la dissertation : analyse précise du sujet, exposé correcte du problème, argumentation pour et contre avec exemples, évaluation ouverte. On pourrait ainsi éviter que l’idée préconçue précède l’observation, que le discours soit a priori dirigé.
On peut concéder que l’objectivité peut être ramenée à un effort de relativité et qu’on ne peut jamais pleinement faire abstraction de ce qu’on est, mais cet effort finit par se voir et être respecté car il installe une méthode de pensée qu’on rencontre en justice chez les juges les plus intègres qui parviennent à mettre de côté sentiments, tempérament, pressions extérieures.

Il faut tout de même distinguer l’information des grands médias émanant de professionnels soumis à une déontologie (même si elle est souvent bafouée) et celle glanée sur les réseaux sociaux Facebook ou Twitter où tout le monde peut émettre ou relayer des rumeurs (des fake news). Il faut aussi se rendre compte que la clé de fonctionnement des réseaux sociaux est d’inciter les utilisateurs à s’y tenir le plus longtemps possible en leur proposant des informations en phase avec leurs préférences individuelles. Par exemple, si on lit un article ou regarde une interview d’Alain Soral (réputé d’extrême-droite) on trouvera facilement des renvois et des liens vers ceux de Dieudonné, Kemi Seba, etc. Les réseaux sociaux confortent donc les opinions par le truchement d’un biais de confirmation qui incite à ne sélectionner que les informations qui vont dans le sens des croyances et idées préexistantes au détriment de celles qui s’y opposent ou jouent en leur défaveur. On constate dès lors « un enfermement progressif dans un entre-soi informationnel clos » selon Xavier Seron (Dr en psychologie à l’UCL).

Certains individus plus que d’autres veulent absolument donner un sens aux événements hasardeux qui leur paraissent défavorables. Ils cherchent à se rassurer ou se prémunir en désignant un coupable qui trouverait un intérêt à la situation. L’attitude complotiste est somme toute révélatrice d’une faiblesse du contrôle de soi et de sa pensée. Friedrich Nietzsche (dans Aurore, 1881) conseillait : « Tu dois chaque jour mener aussi campagne contre toi-même ».

On constate par exemple que les individus fervents d’horoscopes et adeptes de spiritisme (avec la croyance en la possibilité de communiquer avec l’esprit des défunts) adhèrent presque cinq fois plus (différence de 11 à 48%) aux théories du complot (selon une enquête en 2018 de l’Ifop, Institut français d’opinion publique). Combattre cette fragilité inscrite dans son tempérament pour s’approcher au plus près de la vérité demande un effort sur soi continu, car elle revient sans cesse au galop.

On remarque aussi une orientation des opinions en fonction du principe de « l’ethos de classe » (popularisé par Pierre Bourdieu), soit un système de valeurs implicites que les gens ont intériorisé en fonction de leur classe sociale. Par exemple, on remarque que les classes inférieures (aux bas revenus et niveau d’instruction) ont une propension à l’autoritarisme et à la répression pour résoudre les problèmes, mais que leur tendance pour l’ordre et le conservatisme disparaît s’il s’agit de préserver la structure politique et sociale (les rapports de force) tandis qu’on verra les classes supérieures chercher à la consolider (pour défendre ses acquis).

L’opinion publique est souvent considérée à tort comme une somme des opinions individuelles, une opinion médiane, la plus démocratique et la plus proche de la vérité. Une société idéale n’aurait pourtant pas besoin d’être dotée d’une « opinion publique » si chacun des individus qui la compose était doté d’un sens de la justice, de l’impartialité. L’opinion publique représente dès lors toujours un ensemble de convictions mal construites, de valeurs détournées, de jugements partiaux, de préjugés et croyances fondés sur des avis tranchés, des émotions du moment, des informations non vérifiées.

L’opinion publique résulte des médias de masse (presse, affiche, cinéma, radiodiffusion, télévision, internet) et parfois de démonstrations dans l’espace public (défilés, manifestations, harangues, etc.). Elle est donc facilement manipulable par des techniques de propagandes : manipulation ou rétention des images (montage tendancieux), inspiration de la peur, témoignage partisan, redéfinition de l’histoire, ritualisation, droit-de-l’hommisme justifiant l’ingérence, déformation des faits et statistiques, simplification, imprécision, exagération, désignation de boucs émissaires, slogans, glissements sémantiques («frappe aérienne» pour «bombardement», «dommages collatéraux» pour «victimes civiles», «solidarité» pour «impôt», «vidéo protection» pour «vidéo surveillance», «intervention humanitaire préventive» pour «intervention militaire», etc.).
On peut noter que dans les économies capitalistes la propagande peut même être non délibérée au travers la publicité qui façonne les comportements et styles de vie dans le sens du consumérisme.

L’opinion publique ne peut être dissociée de la manière dont elle est mesurée et quantifiée. On peut aller jusqu’à dire que l’opinion publique est construite par les sondages qui suscitent l’opinion des individus (qui n’en ont pas toujours) par des questionnaires qui ne sauraient être neutres. Pierre Bourdieu prétendait qu’elle n’existe pas (L’opinion publique n’existe pas, Les temps modernes, janvier 1973). Selon lui les enquêtes d’opinion supposent que l’opinion est à la portée de tous, que toutes les opinions se valent et qu’il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées. En réalité, on s’aperçoit qu’elles sont posées quand le sujet devient un problème politique, c'est-à-dire lorsqu’il y a un certain type de demande sociale ce qui fausse déjà la réponse. Le sondage apparaît donc surtout comme un instrument d’action politique qui consiste à imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique qui serait l’addition prétendue des opinions individuelles. Annoncer que 60% des Français est favorable à… est un artefact qui dissimule toutes les tensions, différences de convictions (on additionne des gens qui mesurent en centimètres avec des gens qui mesurent en kilomètres) qui contribue au final à faciliter l’imposition de mesures politiques.

Un nouveau mode d’analyse d’opinion publique vient heureusement concurrencer celui des sondages habituels, c’est celui des sociétés de web listening (écoute du web) et social media listening (écoute des réseaux sociaux) qui traitent directement les opinions sur le web (publications sur les réseaux sociaux, discussions sur les forums, billets de blog, commentaires sur les sites marchands, etc.). Il permet d’éviter l’interaction entre l’enquêteur et l’enquêté garantissant une opinion plus pure et spontanée, d’affiner son niveau, de tendre vers l’exhaustivité (par rapport à la représentativité propre au sondage).

On constate donc bien qu’améliorer chez une majorité d’individus leur manière de se faire une opinion, c'est-à-dire la qualité de leur jugement personnel permettrait d’atténuer sinon de faire disparaître l’effet de la prétendue « opinion publique » qui s’est révélée à l’origine de bien des désastres au cours de l’histoire.


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